Cet article est paru dans The Conversation le 11 octobre 2020 dans le cadre du colloque « Ruptures des pratiques et dynamique du dĂ©bat â Les SHS face Ă la crise Covid-19 » organisĂ© par la MSH Paris-Saclay les 12 et 13 octobre 2020.
Une question hante la recherche en sciences humaines et sociales (SHS) ces derniers temps : Ă quoi servons-nous ? Elle vient notamment de donner lieu Ă un livre Covid-19, le regard des sciences sociales. Ce livre dĂ©veloppe la rĂ©ponse suivante : les SHS « produisent de lâorientation ».
En ces temps de crise sanitaire, cette rĂ©ponse mĂ©rite que lâon sây attarde, y compris pour sâen distancier. Bien Ă©videmment, il est important, dâabord, de resituer la pandĂ©mie et les rĂ©ponses qui lui sont opposĂ©es dans leur contexte sociĂ©tal, de les mettre en rapport avec les inĂ©galitĂ©s sociales, avec les rĂ©centes transformations des Ătats, ou encore avec les rapports de forces gĂ©opolitiques. Une vue dâensemble sur la rĂ©alitĂ© sociale affectĂ©e par la pandĂ©mie ne saurait que bĂ©nĂ©ficier aux acteurs sociaux de tout ordre.
Ensuite, il importe de construire une notion claire de la place de lâactivitĂ© scientifique dans ce contexte. Celle-ci, et plus particuliĂšrement la science mĂ©dicale, est un acteur clĂ© dans le dĂ©veloppement des rĂ©ponses thĂ©rapeutiques. Cependant, elle agit en articulation avec des gouvernements, ou encore avec des acteurs Ă©conomiques. Mieux comprendre dans quels jeux organisationnels lâactivitĂ© scientifique sâinscrit ne saurait que bĂ©nĂ©ficier Ă la recherche, et ce, au-delĂ des SHS.
« Produire du politique »
Dans un cas comme dans lâautre cependant, si lâon a suivi les rĂ©cents dĂ©bats sur la science (penser notamment Ă ceux quâavait dĂ©jĂ suscitĂ©s la publication, sous la direction de Bernard Lahire, de Ă quoi sert la sociologie ?), on est forcĂ© de ressentir un scrupule Ă lâidĂ©e de revendiquer un rĂŽle dâorientation.
Ne serions-nous pas en train dâadopter cette fameuse position « en surplomb » quâon a pu reprocher Ă certains grands noms des sciences sociales ? Une telle posture ne pourrait-elle pas ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme une volontĂ© dâimposer certaines vues de la rĂ©alitĂ© sociale aux acteurs sociaux, et Ă nos collĂšgues dâautres disciplines certaines notions de ce quâest la science dans la sociĂ©tĂ© ?
Ce scrupule nous porte Ă dĂ©fendre la rĂ©ponse suivante : il ne sâagit pas tant dâorienter, il sâagit de produire du politique. Câest-Ă -dire du dĂ©bat sur des enjeux collectifs, sur des propositions de connaissance et sur leurs consĂ©quences en termes dâaction ; et ce dans le domaine scientifique comme dans le domaine public.
« Produire du politique » veut donc dire participer Ă des dĂ©bats desquels est susceptible de surgir, Ă partir de contributions individuelles multiples et par hypothĂšse souvent contradictoires, des projets de connaissance et dâaction collective. De lâorientation donc, mais pas par le discours scientifique lui-mĂȘme, plutĂŽt par le fait que les scientifiques invitent Ă dĂ©battre, tout en participant eux-mĂȘmes Ă alimenter ces dĂ©bats. Lesquels pourront avoir lieu dans le domaine scientifique lui-mĂȘme, mais aussi dans ce quâon a pu appeler lâespace public, ou encore dans le cadre du systĂšme politique, et enfin dans les multiples arĂšnes qui sâemboĂźtent en marge de cet espace public et de ce systĂšme politique.
Activité de débat dans la science
Rappelons encore ceci : lâactivitĂ© scientifique est pour une part importante une activitĂ© de dĂ©bat. Surtout de dĂ©bats sur la pertinence dâobservations ou dâinterprĂ©tations. Mais aussi, et câest principalement ce sur quoi nous voulons ici attirer lâattention, des dĂ©bats sur la maniĂšre dâagir ensemble comme scientifiques : Ă la fois pour recueillir ces observations, pour discuter ces interprĂ©tations, mais aussi pour les faire circuler au-delĂ des limites du domaine scientifique, ou encore, enfin, pour prendre en compte les rĂ©actions nous parvenant de la part de non-spĂ©cialistes.
De tels dĂ©bats doivent concerner toutes les disciplines, les SHS Ă©tant toutefois bien placĂ©es pour mettre en Ă©vidence leur dimension Ă la fois rĂ©flexive et politique ; pour contribuer Ă les organiser, sur la base de leur analyse de lâĂ©tat actuel du politique, en associant des disciplines scientifiques trĂšs diverses.
Le pari est donc quâil y a un rĂŽle Ă jouer par la recherche en SHS de contribuer Ă revitaliser ou Ă recrĂ©er des dĂ©bats de ce type et donc, du politique, dans le contexte actuel.
Analyse, réflexion, retour
Trois considérations nous amÚnent à défendre ce rÎle pour les SHS.
1. Lâanalyse de la conjoncture actuelle, oĂč lâon peut constater une coĂŻncidence entre la pandĂ©mie et des indices dâĂ©rosion du modĂšle dĂ©mocratique.
Ărosion qui sâalimente, dâune part, dâune prise de distance excessive entre monde scientifique et monde social ; mais aussi, dâautre part, dâune remise en cause du savoir des experts, en lien avec le phĂ©nomĂšne politique quâon a pu qualifier de populisme.
Ces dynamiques en apparence contradictoires se sont dâailleurs conjointement alimentĂ©es de la crise sanitaire, les rĂ©ponses de certains gouvernements et les avis dâexperts les ayant inspirĂ©es Ă©tant prĂ©sentĂ©s soit comme des solutions attendues, soit comme des exemples de mesures technocratiques mĂ©ritant dâĂȘtre rejetĂ©es par « le peuple ».
Dans ces conditions, il apparaĂźt difficile de sâinterroger sur le rĂŽle de la recherche scientifique face Ă la pandĂ©mie sans sâinterroger aussi sur les problĂšmes dâacceptabilitĂ© auquels la science faisait face dĂ©jĂ avant la pandĂ©mie. Or un des raisonnements dĂ©veloppĂ©s face Ă ces problĂšmes est quâil faut, non abolir la distinction de ces deux mondes, mais amĂ©liorer leur connaissance rĂ©ciproque.
Cela exige, non seulement de vulgariser et dissĂ©miner des rĂ©sultats du travail scientifique, mais surtout de faciliter une rĂ©appropriation active de la science par les non scientifiques (dâoĂč la promotion de la science ouverte, de la science citoyenne ; dâoĂč les visĂ©es fondatrices, par exemple, de The Conversation). Ce qui suppose une bonne connaissance de la nature et de lâĂ©tat actuel de la distance entre science et sociĂ©tĂ©, et des possibles moyens dâĂ©tablir des relations, connaissances que, prĂ©cisĂ©ment, les SHS ont la responsabilitĂ© de dĂ©velopper.
2. Une rĂ©flexion, Ă approfondir, sur la genĂšse de la dĂ©mocratie, et le rĂŽle des sciences dans cette genĂšse. RĂ©flexion qui mĂ©rite de prendre appui sur lâhistoire des sciences modernes. En effet, celles-ci ont pris leur essor avant le dĂ©veloppement des rĂ©gimes politiques dĂ©mocratiques et elles ont fourni Ă ceux-ci, notamment par les acadĂ©mies, des modĂšles dâorganisation de lâaction collective par la concertation, et de dĂ©bats dâidĂ©es et dâarguments.
Câest par ailleurs dans le domaine scientifique, Ă cĂŽtĂ© des domaines des arts et du droit, que sâest forgĂ©e la notion de subjectivitĂ© moderne, avec son potentiel dâinnovation ou de crĂ©ativitĂ© susceptible de bĂ©nĂ©ficier Ă la collectivitĂ©. Notion qui prĂ©pare le terrain Ă celle de citoyennetĂ© au sens de participation individuelle au devenir collectif, institutionnalisĂ©e par des droits et des obligations.
Câest enfin autour de ces domaines que sâest formĂ© un public critique, qui a pu devenir lâespace public nĂ©cessaire Ă lâinstitutionnalisation du politique. Si la science a jouĂ© un rĂŽle dans la formation des dĂ©mocraties modernes, son rĂŽle pourrait bien ĂȘtre essentiel dans les efforts actuels de rĂ©habilitation de la dĂ©mocratie. RĂ©habilitation qui est aussi en jeu dans les rĂ©ponses qui se construisent face Ă la pandĂ©mie.
3. Un retour sur nos expĂ©riences individuelles de travail ces derniers mois, comme auteur·e·s et chercheur·e·s. Si un certain nombre dâentre nous ont voulu prendre la parole dans lâespace public, ce nâest pas seulement pour dĂ©fendre certains acquis de nos recherches, mais aussi mus par la perception que les collectifs auxquelles nous appartenons (familles, communautĂ©s professionnelles, de voisinage, etc.) se trouvaient remis en cause dans leur nature et dans leurs modalitĂ©s, que ce que « nous » Ă©tait en train de changer de sens, et quâil Ă©tait urgent de « nous » engager dans ces changements, en « nous » associant aux dĂ©bats dĂ©clenchĂ©s par la crise.
Les SHS nous sont dâun prĂ©cieux secours pour prendre du recul par rapport Ă cette expĂ©rience. Au moment oĂč des scientifiques de nombreuses disciplines, et non seulement des SHS, interviennent dans ces dĂ©bats, les SHS peuvent mettre en valeur cette dimension essentiellement citoyenne de la parole scientifique.
Débat sur le débat
Les SHS mĂšnent des recherches concernant lâensemble des rĂ©alitĂ©s affectĂ©es par la crise sanitaire ; elles auront Ă les poursuivre, les mettre en rapport entre elles et les mettre en rapport avec les travaux menĂ©s par dâautres disciplines scientifiques.
Mais elles ont aussi cette responsabilitĂ© : sâinterroger sur ce que la crise sanitaire fait Ă la dĂ©mocratie ; Ă laquelle la science participe par essence â et dont la science a vitalement besoin â et participer, par un travail par le dĂ©bat et sur le dĂ©bat, Ă la production du politique, dimension indispensable de la recherche, base indispensable de la dĂ©mocratie.